Le Disc 2 d’A$AP Rocky pourrait transformer le style en substance cinématographique
En prolongeant Don’t Be Dumb et en ouvrant la voie à un prochain chapitre inspiré de Spike Lee et Malcolm X, Rocky fait de l’image une partie intégrante de son propos.
Image générée par IA
Depuis des années, A$AP Rocky prouve que la célébrité dans le rap peut se porter, se mettre en scène, se photographier et se transformer en marque. La question la plus intéressante, désormais, est de savoir si cette maîtrise visuelle peut enfin devenir un langage artistique plus profond. Disc 2 pourrait servir de passerelle: pas encore la réinvention promise, mais un projet qui rassemble les personnages épars de Rocky, ses idées inachevées et ses instincts cinématographiques pour en faire un même propos.
L’information immédiate est simple. Rocky a sorti « Shroom Clouds » le 16 octobre, et le morceau devrait figurer sur Don’t Be Dumb – Disc 2. Le projet est présenté comme le prolongement de son album de janvier, pas nécessairement comme le prochain chapitre de sa carrière. Dans une interview accordée à Rolling Stone, il a distingué les deux idées: Disc 2 arrive maintenant, tandis que la prochaine phase s’inspire de Denzel Washington, de Spike Lee et de Malcolm X.
Cette distinction compte. Rocky ne prétend pas que Disc 2 se transformera soudainement en film politique sous forme d’album. Il décrit une collection qui comprend des morceaux liés à des alter ego, à des sorties antérieures, à des performances et à des œuvres apparues dans des films, des publicités et des jeux vidéo. Comme le rapporte Complex, le projet comprendra notamment « Babushka Boi », « Sundress », « Grim Freestyle », « Hijack » et « Trunks », ainsi que des versions remaniées, de nouveaux couplets et de nouveaux singles.
Disc 2 est moins une édition deluxe qu’un test de cohérence
Le mot « deluxe » évoque généralement des morceaux laissés de côté, ajoutés à une œuvre achevée. La description qu’en fait Rocky pointe vers quelque chose de plus ambitieux: un catalogue de personnages qui n’ont jamais trouvé leur véritable place. Disc 2 pourrait donc avoir de la valeur non pas parce qu’il ajoute de la musique à Don’t Be Dumb, mais parce qu’il expliquerait comment les nombreux masques de l’album tiennent ensemble.
La tâche est ardue. Un personnage comme Babushka Boi, un morceau dont on se souvient grâce à une performance scénique et un titre qui a circulé dans d’autres médias ne forment pas automatiquement un univers cohérent. Il leur faut une logique éditoriale. Si Rocky se contente d’empiler des fragments reconnaissables, Disc 2 ressemblera à un simple rangement d’archives. S’il les remanie avec intention, le projet peut transformer l’inconstance en parti pris esthétique.
« Shroom Clouds » constitue un premier signal révélateur. Le morceau avait été interprété dès 2021, puis repris en 2022, avant d’arriver seulement le 16 octobre sur les plateformes de streaming. Cette longue attente lui confère la qualité d’un artefact retrouvé, tandis que le clip passe d’un décor pastoral hallucinatoire à New York. Billboard précise que la vidéo semble annoncer une date au 30 octobre, même si les représentants de Rocky n’avaient pas confirmé de date de sortie. Le morceau fonctionne donc moins comme un nouveau départ classique que comme un élément de la mythologie existante de Rocky enfin replacé dans le cadre.
La référence à Spike Lee et Malcolm X fait monter les enjeux
Les propos de Rocky sur Spike Lee et Malcolm X sont importants précisément parce qu’ils dépassent la simple question du style. Cette référence suggère un intérêt pour des artistes qui utilisent l’image, le personnage, l’histoire et le spectacle pour formuler un propos plus vaste. Mais l’inspiration ne constitue pas une preuve d’accomplissement. Un look aux cheveux roux, une vidéo marquante ou un ensemble d’allusions cinématographiques ne suffirait pas à constituer à lui seul un commentaire social.
L’occasion est pourtant réelle. Rocky sait déjà que la musique peut fonctionner comme un univers visuel. Son travail récent a notamment mobilisé des alter ego, des clips élaborés, Tim Burton et Danny Elfman, et il a décrit sa présentation scénique comme du « performance art in a Hip Hop formation », selon HotNewHipHop. L’étape suivante consiste à donner à ces images une portée concrète. Qui parle à travers le personnage ? Quelle histoire est réécrite ? Que révèle le spectacle, au lieu de simplement décorer ?
C’est là que Malcolm X devient une référence exigeante plutôt qu’un choix à la mode. L’allusion laisse entendre que Rocky pourrait vouloir explorer l’identité, la transformation, la performance publique et le poids politique. Il faut y voir une perspective, pas une promesse. Les éléments disponibles confirment l’inspiration qu’il revendique, mais pas les thèmes, les morceaux ou le récit du prochain projet.
L’image publique de Rocky n’est pas l’obstacle; c’est le manque de direction
Il est tentant de présenter Rocky comme un artiste prisonnier de la mode et du lifestyle. Ce diagnostic est trop facile. Ses instincts visuels comptent parmi ses forces les plus évidentes, et sa campagne récente a déjà relié musique, performance, famille, mode et cinéma. Le problème n’est pas qu’il accorde de l’importance à l’image. Le problème serait de laisser l’image se substituer au sens.
Disc 2 pourrait résoudre cette difficulté en faisant des archives elles-mêmes une partie de l’histoire. Des morceaux sortis sous différentes identités, des titres qui ont existé sur scène plutôt que sur des albums et du matériel remanié peuvent montrer un artiste en train de négocier l’écart entre personnage public et continuité intime. Ils peuvent aussi révéler une stratégie de lancement à la recherche d’un centre de gravité.
Le calendrier met également le projet sous pression. Don’t Be Dumb a débuté à la première place du Billboard 200 avec 123 000 unités équivalentes album, et Rocky vient d’achever la partie européenne d’une importante tournée. Cette nouvelle sortie arrive après un retour très visible, pas dans l’anonymat d’une phase de reconstruction. Le public voudra savoir si cette visibilité retrouvée mène quelque part.
Notre verdict: Disc 2 doit être considéré comme un point de bascule, pas comme une révolution. Il pourrait achever Don’t Be Dumb en offrant à ses alter ego un foyer commun, tandis que le chapitre inspiré de Spike Lee et Malcolm X constituera le véritable test. Rocky a déjà montré qu’il savait donner de l’ampleur à une ère du rap. Il doit maintenant faire dire quelque chose à cette expansion. Si Disc 2 fournit le tissu conjonctif nécessaire, le prochain chapitre pourrait transformer l’ambition cinématographique en véritable substance artistique. Sinon, il restera un impressionnant tableau d’inspirations en attente d’une intrigue.
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